Filière batterie européenne : le moment se joue maintenant
Le 5 juin 2026 à la Climate House, FIND et The Climate Tech Observatory ont réuni Entroview, Ironflow Batteries, ecosystem et T&E autour d'un enjeu central : produire et recycler des batteries à l'échelle en Europe sans perdre en compétitivité face à la Chine.

Le 5 juin 2026, FIND et The Climate Tech Observatory ont réuni à la Climate House quatre acteurs qui ne se croisent presque jamais, autour d'une question : comment produire et recycler des batteries à l'échelle en Europe, sans perdre en compétitivité ? Deux de nos résidents, Entroview et Ironflow Batteries, étaient à la table.
Le sujet de la batterie tient en un mot : la diversité. Diversité de technologies, de chimies, d'usages, d'acteurs. C'est ce qu'a rappelé en ouverture Sonia Artinian-Fredou, CEO de FIND et présidente d'ecosystem :
« L'enjeu, c'est de partir de cette complexité pour ne plus être seulement des consommateurs de batteries, mais des producteurs. »
C'est précisément pour ça que FIND veut contribuer à cet effort collectif. « On est un peu la Climate House de l'industrie : on transforme des immeubles de bureaux pour y faire de l'industrie. » Une ONG qui audite la filière, un éco-organisme qui organise la fin de vie des batteries, une start-up qui diagnostique les cellules, une autre qui invente le stockage de demain : une filière robuste ne se construit pas en silo, mais en confrontant ce qui marche, ce qui bloque, et ce qui n'est pas dit.
Un marché géant, une dépendance qui se creuse
Julien Armijo (The Climate Tech Observatory) a planté le décor chiffré. La batterie est un marché en explosion depuis 2020, environ 150 milliards de dollars par an, à l'échelle du solaire ou de l'éolien, avec un prix des packs divisé par près de huit en dix ans. Le stockage stationnaire accélère brutalement, mais plus de la moitié des déploiements se font en Chine.
Deux failles structurent tout le reste. Les minerais d'abord : la transition pourrait multiplier par six l'usage de minéraux critiques d'ici 2050, batteries en tête. Les chimies ensuite : le LFP (fer-phosphate), sobre en minerais et moins cher, s'impose en Chine, quand l'Europe reste engagée sur le NMC, plus dense mais plus dépendant. « On peut se demander si on a fait les bons paris », résume Julien Armijo. La Chine raffine 75 % du lithium et domine l'aval ; 85 % de la production européenne est le fait de compagnies coréennes.
Côté production, la lucidité s'impose : derrière les 1 500 GWh de capacités annoncées en Europe pour 2030, la réalité tourne plutôt autour de 600 GWh, retards, taux d'utilisation plafonnés et taux de rebut supérieurs à 50 % chez les nouveaux entrants, contre 5 à 10 % chez les acteurs asiatiques installés.
Nos résidents, au cœur des points de friction
C'est ici que nos deux résidents ont apporté leur expérience de terrain.
Sohaïb El Outmani, cofondateur et CTO d'Entroview, a livré un témoignage rare sur l'écart avec la Chine. Sa start-up, qui diagnostique les batteries, a travaillé dès ses débuts avec des gigafactories européennes. Son constat est sans détour : la Chine a près de vingt ans d'avance.
« On essaie encore de produire du NMC ; eux sont passés au LFP. Le cobalt est à 47 000 € la tonne, le fer à 200 € : en termes d'équilibre financier, il n'y a pas photo. » — Sohaïb El Outmani, Entroview
Entroview s'attaque justement à un verrou invisible de toute la chaîne : le diagnostic de batterie. Sans savoir vite et à bas coût ce qu'il reste de vie à une batterie, ni la seconde vie, ni la réparation, ni un recyclage bien trié ne sont possibles, alors qu'une batterie déclarée « HS » conserve souvent plus de 60 % de sa capacité. Le cas concret qu'il a raconté est parlant : avec un grand assureur auto, Entroview a diagnostiqué un véhicule électrique dont le constructeur imposait le remplacement de la batterie après un choc léger. Verdict : batterie saine. L'assureur a fait évoluer son protocole.
« Avant même de parler de recyclage, il faut utiliser la batterie au maximum. Ce n'est pas parce qu'elle a un problème qu'on ne peut pas la réparer. » — Sohaïb El Outmani, Entroview
D'où le pari d'Entroview sur la réparation, en amont du recyclage, en anticipant « un marché assez massif d'ici 2-3 ans, quand la plupart des véhicules électriques sortiront de garantie ».
Maxime Guymard, cofondateur d'Ironflow Batteries, a répondu à l'autre bout de la chaîne : le stockage stationnaire. Un réseau de plus en plus alimenté par du solaire et de l'éolien intermittents a besoin de stocker l'énergie pour la restituer au bon moment. « Si on veut réaliser la transition énergétique, il faut être capable de stocker cette énergie électrique pour la restituer au moment de la consommation. » Le lithium-ion fait très bien le travail jusqu'à 3-4 heures ; au-delà, l'équation économique se dégrade.
Ironflow développe une batterie au fer, un métal parmi les plus abondants de la planète, pour du stockage longue durée, en visant « un facteur 3 au moins inférieur aux batteries lithium-ion ». Créée en septembre 2024, elle dépasse déjà 1 000 cycles en laboratoire, sur une technologie (redox flow) dont les durées de vie atteignent 20 à 25 ans, contre 7-8 ans pour une lithium-ion stationnaire.
Recyclage et réglementation : les angles morts
Yann Gautron (ecosystem, l'éco-organisme en charge de la fin de vie) a rappelé une réalité peu connue : en Europe, « recycler » revient surtout à broyer et produire de la black mass, cette poudre noire qui concentre les matériaux critiques. La raffiner, on ne sait presque pas le faire, et l'essentiel repart en Asie. S'y ajoute un verrou réglementaire : dès une demande de collecte, une batterie devient juridiquement un « déchet », même neuve, ce qui multiplie par dix son coût de transport et bloque des cellules encore valides.
Loïs Miraux (Transport & Environment) a resitué l'arbitrage là où il se décide : à Bruxelles.
« Le moment de vie ou de mort de l'industrie européenne de la batterie est en train de se jouer maintenant. »
L'Industrial Accelerator Act conditionne, pour la première fois, les aides à des critères de contenu local, un vrai revirement. Reste la faille : un « made in EU » strict ou un « made with EU » qui viderait le texte de sa portée. Et un décalage assumé entre objectifs réglementaires (taux de contenu recyclé attendus en 2031) et réalité physique du gisement européen. D'où un appel commun : une réglementation harmonisée, proche du terrain, et un soutien politique à la hauteur.
Ce que FIND retient
Entroview et Ironflow n'étaient pas là par hasard. L'un sécurise l'aval en rendant la réparation opérable, l'autre robustifie l'amont avec un matériau abondant. Aucun ne réussira seul, et c'est bien le genre de complémentarité qu'un site industriel partagé fait émerger.
Notre rôle n'est pas de produire des batteries, mais de donner aux industriels qui les conçoivent, les diagnostiquent ou les recyclent les moyens de grandir, et de provoquer les rencontres qui structurent leur filière. Connecter ceux qui ne se croisent pas, c'est exactement ce qui fait avancer une filière industrielle. Une filière ne se décrète pas : elle se construit, rencontre après rencontre.
Merci à Malena Reali (ETYC) pour l'animation, à The Climate Tech Observatory pour le co-pilotage, et à Yann Gautron (ecosystem), Loïs Miraux (T&E), Maxime Guymard (Ironflow Batteries) et Sohaïb El Outmani (Entroview).
